mercredi 20 mars 2013

ONCKR OU L'ÉVEIL DE LA CONSCIENCE DE SOI


Il me plaît à penser que l'homme n'en serait pas venu à écrire, s'il n'avait d'abord voulu s'écrire lui-même, dans son ravissement d'être, dans la perception naissance de sa finitude. 

Il a dû éprouver, un jour donné, la soudaine persistance de lui-même, quelque conscience aigüe de ses émotions... là,  dans ce monde vierge de sa main-mise.
Il a dû alors, vouloir en garder trace.

Dans les premières incises minérales qu'il a laissées de lui-même: simples griffures sur la roche ou autres cupules (points creusés à l'aide d'une roche dure sur une roche plus friable), il parlait déjà selon moi, le besoin (puis longtemps plus tard la volonté) de laisser quelque trace persistante de soi dans un environnement où nous ne sommes que des passagers clandestins. 

Ces pétroglyphes seraient nés de l'émergence de la conscience de l'homme comme existence autonome, unique en face de la réalité innommable et confuse, comme besoin de marquer le réel de la persistance consciente de sa finitude : conscience éblouie par l'Etre des choses, saisie du numineux vécu comme émotion.

 Oui l'écriture serait née là, de quelque conscience du sacré, de l'inconnaissable merveille de la vie.

Je me suis plu à en faire un imaginaire récit.


Dans les steppes de la plaine, tout le jour, il est allé.
Aussi droit qu'il a pû ! Afin de voir au dessus des herbes hautes!
Il a longtemps traqué la bête: une femelle de félidé à dents de sabre.
Il a tantôt attendu, aux aguets, puis d'autres fois couru.
Finalement il a combattu. Parmi les autres d'abord, puis seul, quand les autres se sont trouvés loin et hésitaient à s'engager. 
Juste pour manger, lui...et son clan!

Ce soir, dans la nuit qui vient, il s'est éloigné de sa horde, peut-être parce que quelque chose de leur regard mêlé de crainte et d'envie, lui reste et le trouble. Même isolé.
Il est jeune encore, et ils ont apprécié ses adresses, sa folie audacieuse.
Sur ce rocher en surplomb de la grotte commune, il se sent étrange, soudain, dans les derniers feux d'un soir qui tombe.

Parmi les bruits de la nuit naissante, l’hominidé entend ses congénères, qui s'agitent au bord du sommeil. Mais il reste, seul,  face au couchant.
Quelque part, au fond de lui, imperceptible encore, s'agite une ombre nouvelle, qui ne naît pas des ténèbres qui viennent sur la plaine, qui n'est pas née avec les ultimes flamboyances de l'astre du jour.
Une peur l'habite, qui s'ouvre sur un dangereux inconnu .
Ce presque homme craint cette nouveauté qui le hante, il la sent si pleine de dangers.
Quelle est cette faim étrange qui point quand le neuf s'éveille ?
Il se lève soudain, et hurle sa colère impuissante au vent, vainement.

"Ne pas fuir la bête ! Il est chasseur! Regarder la chose en face pour ne pas être surpris par elle! Il sait le faire."

Il pénètre dans un boyau de calcite, une niche voisine de celle qu'occupent les siens. 
Les derniers dards solaires l'éclairent encore et lui offrent pour guide un pâle contre-jour.
Là... il lui faut un courage plus grand même que celui dont il a, par exemple, fait preuve tantôt pour tuer cette femelle-tigre aux dents immenses. 
Elle avait été rabattue vers lui par ses frères, au fond du goulet rocheux, où il se tenait : il était resté, lui seul face à elle, crâne, malgré sa frayeur immense.
Pour finalement marquer sa victoire sur la tigresse, ce midi , il a ramassé une pierre couleur du lait qui tombe à la mamelle des mères. 

Elle est dure, la pierre, tranchante et pointue. Il la garde depuis, et la gardera toujours s'il peut. Son contact lui dira son exploit et sa force quand le gagnera la peur...
Ce soir, il lui faut oser. Une fois encore ! Sans témoins, et sans espoir d'aucune gloire !
Un face à face avec l'inconnu qui l'émeut. Il s'assoit sur un bloc de pierre, et ses yeux : il les ferme.
Les bruits familiers des autres se sont tus.
Ne restent que son souffle et cette galopade qui lui viennent de ce qu'il ne sait pas encore  nommer comme son cœur, ce trot emporté et régulier qui lui vient aux oreilles.
Il n'écoute plus que ces battements intérieurs.
C'est, par ces froissements, ces frôlements de l'âme et du corps semblables aux vagues et bruissements d'une proie inconnue qui court dans les herbes, que depuis quelques temps, il se reconnaît comme irréductible à ses semblables.
Oui, il est unique, au point de s'être donné un nom, en secret : Onckr.

Ce soir, c'est avec ce gibier-au-dedans qu'il cherche le face à face. C'est devant lui qu'il est prêt à fuir : Au dernier moment ! Peut-être ! S'il le faut ! S'il le peut !

La subreptice présence est si lointaine. Elle est patiente, et tapie. Sombre! Sans forme! Mais bien vivante, pourtant.

« Oh ! Oui ! autant que la tigresse blanche, cet après-midi!
Prête à bondir », craint-il !

Aussi, en fin chasseur, imperceptiblement, Onckr va vers elle, en lui-même, sur ses gardes. 
Mais elle est encore fuyante : la longue traque commence à peine.

«Avec cet animal-ci, sent-il, on ne peut ruser, il  faut attendre, plutôt qu'aller ». 

Il s'assoit plus profondément, et sa tête enfin se penche.

« On est petit, face au si grand ! »

Adieu, ses réflexes ! Adieu ses habitudes acquises. Il lui faut devenir autre.
Elle l'approche maintenant, cette intime chasseresse.

Mais, étrangement, la paix le gagne. Il prend finalement crainte que son souffle ne la fasse fuir.
Il n'ose plus lever la tête, ni trop porter sur elle, les yeux.
La bête, il en avait, tout à l'heure, une si incompréhensible terreur. Il la sent maintenant plus bénéfique que les langues du feu solaire, quand à l'aube, elles se lèvent et le réchauffent.

« Oui, elle est finalement lumière, celle qu'il craignait tant ».

Elle l'approche avec des yeux de douce femelle.
Les mêmes que ceux de celle qu'il aime tant à frôler, dans la horde,celle qui vit encore dans l'ombre de sa mère, celle pour laquelle il palpite quand la brise lui en offre les intimes effluves.
Celle qui, discrète, le guette, presque offerte déjà, même si elle n'ose encore le regarder vraiment.

A la grande bête ensoleillée de son âme, il veut donner un son, comme il s'est donné celui de Onckr
Le plus beau ! Un grognement qui dirait le sentiment complexe dont il ne sait rien penser.
Un  nom  qui voudrait dire :

« Peur, amour et respect. »
Il dira « Sacr ».

Par ce mot, il pourra penser ces troubles qu'il ne comprend pas, qu'il ne sait décrire ; ces vécus qui le sidèrent. Ce nom précieux, il le gardera, longtemps réservé, au seul secret de son cœur.

Puis Onckr se lève. La lumière en lui, s'est faite, chaude : elle le guide, elle a pris sa main.
Alors, timidement d'abord, puis de toutes ses forces, avec sa pierre de lait ramassée après son combat, il s'applique sur un bloc de calcite, à un trait malhabile comme un sacrilège.
Il trace une rainure qu'il reprend mille fois, il marque l'instant jusqu'à instiller dans la roche une souveraineté nouveauté : deux traces qui se croisent.
Et à côté d'elle, en frappant encore des milliers de coups, il grave la première cupule. .
Par ce glyphe humain, le premier que la terre ait jamais connu, il affirme à lui-même (et sans le savoir... jusqu'à nous !) qu'un pauvre chasseur, dans sa balourde démarche de bipède,
a osé entrer en lui-même, pour ouvrir les ailes au vent de son inspiration.

De quelques sons-mots aux significations incertaines, de deux signes-mots gravés dans la roche,
un homme a décillé la nature ou les Dieux. Il a osé donner forme à sa conscience, il a gravé un geste à sa propre mémoire. Il leur a donné une durée, une réalité au delà de l'instant .
 
Demain, peut-être, Onckr, porteur de cette première lumière, mourra-t-il dans sa course à la vie, mais ce soir : « Il a entrouvert la porte des limbes du temps, et puisé aux sources de l'infini cheminement de l'homme. »