dimanche 4 novembre 2018

Oser l' Utopie et construire pierre par pierre les bases plus justes d'un monde à venir

                     Dans le cadre d'un commentaire à un texte - né du souvenir vécu de confrontation dans un pays étranger (haut lieu de tourisme)- , s'est entamée un débat sur l'Utopie, et le sens à donner à ce que nos désenchantements actuels auraient tendance à rejeter aux rayons des accessoires inutiles.

Voir :
https://instantsdecriture.blogspot.com/2018/10/faire-face-la-detresse-faire-face-la.html
Aujourd'hui sur Public Sénat dans l'Emission "livres et vous", j'ai entendu parler François Bégaudeau et surtout Pierre Rosavallon .

Quelles pensées rafraîchissantes, vivifiantes, stimulantes même et combien éloignées de l'esprit d'ordinaire régnant.

Sur Internet, j'ai retrouvé ce propos de Pierre Rosanvallon qui :
 complète bien l'esprit de l'émission et ce, d'autant qu'il apporte quelque chose comme une confirmation de ce qui se dessinait dans notre débat ( références :les commentaires à mon texte), je reproduis ci dessous cet article de Pierre Rosanvallon pour le journal "LIBERATION":
https://www.liberation.fr/societe/2010/03/18/imaginer-et-resister-pour-un-nouvel-esprit-de-l-utopie_615834

Imaginer et résister, pour un nouvel esprit de l’utopie. Y-a-t-il de la place pour de nouvelles utopies ?

Résister.
Le nouvel esprit de l’utopie, est ensuite de l’ordre d’une discipline intellectuelle. Il consiste d’abord à rompre avec les conformismes. Penser à neuf, c’est produire une nouvelle critique sociale qui ne se limite pas à dénoncer de façon globale le néolibéralisme ou à stigmatiser le capitalisme financier.
Le nouvel esprit de l’utopie, c’est enfin de compter sur les possibilités de la démocratie et de faire fond sur ses difficultés. 

C’est là encore rompre avec les utopies anciennes, qui suspectaient au fond toujours le peuple de ne pas être à la hauteur de sa tâche historique.

Chacun sait bien ce que cet impératif veut dire pour lui et autour de lui.
Résister à l’insécurité sociale galopante, au naufrage de l’ethos public, au court-termisme, à l’ivresse marchande, à la société du mépris, à la corruption des institutions.
Résister à la « droitisation » du monde en un mot. Certes, mais pas seulement.
Car nul ne pourrait penser qu’il suffirait de retourner au capitalisme des années 1960 pour arranger les choses. 
On ne peut en effet ériger la seule défensive - y compris de l’environnement - en une vision d’avenir.
Il faut donc aussi imaginer.
Sinon la résistance s’émousse et se mue en résignation crispée, en réaction intégriste ou en désenchantement dépressif.
 Les utopies classiques ont été des utopies du modèle, proposant des réorganisations du monde clefs en main.
Au XIXe siècle, Cabet décrivait par exemple les conditions d’une vie idéale en Icarie.
Mais c’était au prix de la vision d’un monde hiérarchisé, qui présupposait la vertu des hommes et leur parfaite intériorisation des contraintes collectives. D’où la dénonciation par nombre d’ouvriers de l’époque d’un « communisme de caserne ».
A ces naïves utopies d’en haut, effectivement lourdes de menaces, il faut substituer des utopies d’en bas, fondées sur des expérimentations décentralisées et innovantes dans tous les domaines.
Le nouvel esprit de l’utopie est là celui d’un combat pour les rendre possibles : il est d’explorer des voies inédites, d’oser essayer ce qui ne l’a pas encore été.
 Il faut analyser de façon beaucoup plus fine et opératoire tous les mécanismes qui conduisent à faire accepter les inégalités, à réduire les liens de confiance et à modifier en profondeur les représentations sociales de l’égalité.
C’est en effet la structure même de la société et son fonctionnement interne qui font problème.
 Il consiste en second lieu à produire une pensée lisible du long terme.
La difficulté est en effet aujourd’hui que l’évocation de la gravité des problèmes du long terme n’entraîne pas de changement suffisant des comportements.
Il faut rendre pour cela plus sensible, plus immédiat, le long terme comme question du présent.
Le problème est qu’il y a derrière cette vision l’idée d’un monde harmonique et unifié, dès lors qu’il aurait été débarrassé de ses puissances maléfiques, exploiteurs ou maîtres indignes.
Or la difficulté de la démocratie est qu’elle se lie à l’expérience de divisions sociales et de conflits transversaux, intérieurs au corps même du social.
Difficulté qui constitue son objet.
Si le peuple est le souverain, il est en effet toujours divisé, problématique.
Il doit être construit par la discussion, la confrontation, entre conflits et négociations. 
Il faut donc, pour aimer la démocratie, la compliquer, et s’attacher à lui donner consistance contre tout ce qui prétend la réduire à la légitimation électorale.
C’est là le cœur de l’utopie qu’il faut faire vivre.


PIERRE ROSANVALLON
Historien, professeur au Collège de France.
Pierre Rosavallon, venant en vacances en famille à Recoubeau est connu des Diois .

vendredi 26 octobre 2018

Femme en souffrance

KRIST DIMO (Oeuvre au nom inconnu)


Infini qui attire...
Elle aurait dû être éternelle.
Et n’aura, pourtant, que si peu de temps été.
Femme poseuse ou bien publique ?
Simplement femme : femme simplement !

Corps nu allongé,
Nu désirable et corps déchiré :
Il crie le désir éveillé
Jusqu’à la féminité offensée.

Corps martyr et corps blessé,
Corps battu peut-être,
Corps découpé même,
Délavé par le temps, souillé d’outrages.
Corps griffé aussi,
Entaillé et terni de coulures.
  
Soudain le corps chosifié
N’est plus qu’un collage
Plus qu’une réalité détachée

Visage bandé, visage voilé.
Bouche muette, jeunesse grisée,
Regard, regard triste,
Regard qui interroge
Qui accuse et oblige à penser.

Où est l’amour ?
Où, le respect de l’essence ?

Aimer la Vie n’est-ce pas forme de quelque prière?


samedi 6 octobre 2018

Faire face à la détresse, faire face à la misère


                                        

« Chacun porte sa croix », disait ma mère.
Et elle a porté la sienne avec courage, c’est entendu . Et tout aurait du être dit. Mais depuis, j’ai goûté la vie et senti bien des souffrances, et pas que les miennes : je les ai vu entre les lignes écrites, au détour des cris, des larmes d’humains, de leurs voix ou même de leurs destins.  Et jusqu’aux grands sages qui affirment que « La vie est souffrance ». Comment ne pas hurler ? Mais quoi...

Le Diable, les Dieux ou les hommes ?
Qui dois-je tenir pour responsable ?
Diable, Dieu ou bien les hommes ?
Qui dois-je poursuivre de ma rage ?
Il y aurait tant à dire, et puis tant à faire.
Ma petite cuillère percée, ne suffit pas à vider l’océan de ces détresses qui, partout, jusque dans nos paradis nous cernent et nous blessent de leur insistance.

                                      
 Dans ce camion bâché de République Dominicaine, nous étions vingt touristes.
Il filait sur la piste chaotique de la plantation, à tombeau ouvert.
 Nous devions traverser un village de travailleurs, en fait de véritables esclaves haïtiens, sans-papiers donc sans existence sur le territoire dominicain.

On nous avait invité à prendre avec nous, tous les bonbons possibles, des cahiers d’écoliers et des stylos. Ce serait une fête, nous leur en ferions cadeaux…

Lorsqu’arriva notre camion, les enfants courraient autour, alors même qu’il roulait encore. Les plus lestes tentaient de grimper aux ridelles du véhicule , d’arracher peut-être quelques vétilles à notre générosité, à défaut de pouvoir le faire à nos richesses.
Pleins de faims peut-être, de désirs en tout cas, de besoins surtout !  Ils n’avaient rien. Sans papiers, ici, voulait dire aussi  sans école, et ils vivaient pieds nus sur la terre battue par une chaleur d’ enfer, dans des cabanes de bois et de tôles vite assemblées.
Dans les champs de canne, plus loin, leurs parents peinaient  à récolter sur leur dos, chacun jusqu’à quatre ou cinq tonnes par jour de canne à sucre, et gagnaient, au mieux, un euro en fin de journée.

                                         
 Et je l’ai vu le chauffeur :  au lieu d’un arrêt pour nous permettre une distribution plus humaine et fraternelle, je l’ai vu, le chauffeur, presser l’accélérateur.
Le camion a fait un bon en avant. Nous criions, nous criions pour qu’il freine, s’arrête enfin et évite de blesser les enfants, bien plus frustrés que nous encore, et qui tentaient de se maintenir.

Que nenni, il n’en roulait que plus vite !
Nous avons du les jeter par-dessus bord, en direction, de plus en plus lointaine, des mains enfantines tendues et malheureusement vides.
Au vent du hasard, nos beaux cahiers bien propres, nos stylos bien emballés et même nos bonbons. Eux aussi prendraient le sable, malgré leurs pauvres emballages colorés.

Parce que la misère et la souffrance font peur, parce que ce n’est que trop vrai qu’il serait doux de ne rien en voir, qu’il serait si doux de ne rien devoir.

On nous a ensuite expliqué que le chauffeur s’était effrayé, qu’il avait voulu jouer la sécurité. La sécurité, oui, avant tout ! la confortable, la nôtre à chacun et  la mienne aussi ce jour-là, puisque j'étais là.

Finalement, on nous a montré sans le vouloir sur quelles fondations s’élèvent nos sécures conforts all-inclusifs, et aussi quel esclavage inhumain donne ce si bon goût, au prix de mon carré de sucre du matin .

A l'arrêt suivant, le chauffeur, sans commentaire aucun , nous a montré le pistolet - toujours chargé- qu’il gardait, prêt à tout, dans sa boite à gants.

                                         
Dans "l'humanitaire" aussi, pour cet homme, la peur pouvait, du moins potentiellement, le conduire à une confrontation si tendue que la mort à donner  était possible.
Là et même ailleurs, j'en ai vu de ces miliciens armés jusqu'aux dents, qui protégeaient la richesse montante, tenue dans de grands magasins, contre une pauvreté sans fond tenue juste de l'autre côté des portes d'entrée, à deux pas de nos luxueux refuges clos pour touristes choyés.

Le premier jet de ce texte est né d'un souvenir authentique, retrouvé durant un atelier d'écriture animé par Isabelle Pandazopoulos. L'atelier a eu lieu, début octobre 2018, à Montélimar dans le cadre des Cafés Littéraires.

dimanche 23 septembre 2018

Comme un vent lourd...

                               

Claude Monet, Meules, 1891, huile sur toile, 73 x 92 cm, collection privée
                                         
Comme un vent lourd, il vous souffle, l’éclat de la lumière.

Il est mouvement,  
Force illuminante,
Et puis aussi énergie qui sauve.

Quel peintre saura-t-il mieux le rendre sur l’espace d’une toile,
Fusse par ses couleurs, par des touches épaisses ou serrées, et même par tout le détour de son art ?
Quel peintre saura-t-il donner la parfaite sensation vécue, sous une semblable flamboyance ?
Mille ont osé, tenté ; certains, bien plus rares ont fait merveille. 
Et pourtant toujours à nouveau, ils y reviennent : il est des chemins qu’il n’est possible de prendre que seul. Et bien au-delà de soi, toujours ! Des quêtes qui valent par l’effort que l’on fait, autant au moins que par le point où l’on arrive

Lumière jaillie d’un invisible foyer,
Et qui au ciel silencieux explose,
La meule comme une pyramide,
Alignée à ses voisines, te fait mur de sa paille sèche.
Et offre un semblant d’ombre
Où l’on s’abrite, voit et se repose.

Comme un vent, éclat de la lumière
Tu vas brisant les limites d’un objet qui finit
Dans celles où l’autre prend son essence,
Opposant simplement, à l’immobile, l’allant.

Dans l’œil qui vieillit, la fusion s’opère.
L‘éclat importe plus que ce qu’il éclaire.
Soudain le regard transperce
Jusqu’aux frontières devenues floues de la matière.

L’été brûle, les jours flamboient ;
Rien n’est plus dans ses propres limites 
:
Tout va un cours, invisible et fuyant,
Où l’empreinte de l’homme est plus grande
Que n’est, visiblement, sa présence.


            Paru sur la page 119 de l'Herbier de poésie : https://imagesreves.blogspot.com/2018/09/page-119-ca-brule.html?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed%3A+ImagesEtRves+%28Images+et+r%C3%AAves%29

samedi 15 septembre 2018

Étranges ballets, Dame Nature !

Dans les profondeurs,
Vos poissons nagent en banc,
Légers et mouvants,

Effets de nuages
Géométrie volatile
Ensembles vibrants,
Au-dessus de nous,
Avancent en processions
De si dignes nuages.

Amas gris de gaze ;
Ordonnés, sans cesse changeants :
Ils vont tous, au vent

Entre les deux,
Dans la roselière
En ronde harmonieuse,
Les étourneaux se tiennent
Dansant, du bout de l’aile 
Et au ras de l’eau,

Me reviennent en mémoire,
D’autres étourneaux, sur l’arbre,
Devant l’hôpital où tu naquis, ma fille ;
À chaque entrée, chaque sortie
S’envolaient en grappes
Ou en multitudes criardes.
De polissons oiseaux,
En cour de récréation.    
 
Serge De La Torre  


samedi 8 septembre 2018






Léonard Tsuguharu Foujita, Femme allongée, Youki, 1923, huile sur toile, 50 x 61cm, collection particulière © Fondation Foujita / ADAGP, Paris, 2018





Caresser le mutisme, de son pinceau

Comment dire sur ma toile l’essence où baignent tes poses, le matin. 
Ce vide qui sépare nos âmes et qui de même les lie?
Comment crier en couleurs, la merveille de la Vie derrière l’ordinaire des choses ?
Comment hurler en aplat cette souffrance qui se vit et nous embrasse, ma muse !
Comment rendre aussi ce vertige, lorsque s’ouvrent enfin grandes les portes closes :  la chute en figuration qui s’amorce est autant ce qui me brûle, que ce qui me fera grandir.
Allons !

Hurle fort le blanc !
Tendresse pâle qui signe
Ce qui, nu, s’expose.

Comment peindre le lumineux lait de ta peau, sur la soie écrue du drap froissé, sur le moelleux pâle de l’oreiller blessé ? 
Comment souligner ton regard de biche amoureuse, sous mon œil meurtrier d’amant-chasseur !
 Mon pinceau, beauté, te couche sur ma toile, t’aime d’un trait, d’un contraste, et peine à rendre l’amour dont, entière, il t’entoure et te couvre.
Allons…

Blanc ! Caresse-la!
Immaculée douceur, 
Cette âme entière. 

                                          Serge De La Torre

                                     Paru dans "L'Herbier de poésie":
          https://imagesreves.blogspot.com/2018/09/la-page-117-avec-le-peintre-foujita.html

mardi 12 juin 2018

Instructions pour se souvenir de quelqu'un :



Pour se souvenir de quelqu'un :

(Inspiré de « Souvenir de Mortefontaine (Camille Corot) »

Plonger en soi.
Oser le fond ! 
Ne pas mégoter
Sur le temps qu'il faut
A pareil exercice.


Arriver enfin !
Arriver à soi,
Arriver à l'autre en soi,
Si on le reconnaît : 
Le rencontrer . 
Alors, le retrouver,
Développer à partir de là. 
Développer ! ?
Façon de parler, bien sûr !
Laisser se développer, plutôt!
Laisser, oui, venir l'image,
Les sensations, le souvenir,
La circonstance et les circonstances :
Comme un chapelet , 
Un collier désordonné de perles diverses, 
Une émergence d'instants chacun liés à la personne absente. 
Et puis conjuguer
Le "où", le "quand", le " comment",
En plus du qui.
Alors parvenu là,
Ne plus rien dire,
Ne plus rien faire au besoin... 
Pour ne pas troubler
Ni la composition, ni le tableau.
Mais jouir, oh oui ! jouir de la présence . 
Oh oui ! même imparfaite ! 

Car ils ne sont pas loin nos absents,
Car ils sont bien là à cet instant.

Et puis s'en réjouir...
Plutôt que d'en pleurer,
Que de crier là nos manques,
Se nourrir de cet être ensemble. 
Se gaver du moment.

Et pleurer s'il faut. 
Oh! oui pleurer,
du bonheur d'avoir vécu jusque là, 
du fait de l'avoir rencontré un jour
de l'avoir aimé depuis, 
du fait d'être encore, 
Du fait même d'avoir su faire renaître
l'autre et le passé, 
Et lentement s'accepter :
Comme lui, comme tous, 
Simplement de passage.  


Souvenir de Mortefontaine (Camille Corot)
S'accepter allant déjà :
encore un temps, vers la vie pour l'un , 
Pour l'autre vers un fond de soi
d'où on l'a - un moment au moins- laissé émerger, 
où l'on sait aussi maintenant
pouvoir à volonté le retrouver.
Oui, nul oubli! 
Juste un moment de courage pour,
au delà de l'évoqué, 
Oser la force de vivre. 
Vivre pour deux,
Vivre pour tous ceux avec qui on a ,
dans le réel ou au fond de soi, 
Partagé de si grands moments.